L'ART Singulier

Publié le par Astrella


L'art singulier est un courant d'art contemporain qui amène de l'air frais. Il ne se laisse pas réduire à une définition claire et établie. Il a pourtant quelques liens à l'art brut, l'art en marge, l'art cru… Très ancré dans un vécu émotionnel et fantasmatique du créateur, il promeut la personne face aux réductions institutionnelles et interpelle de façon vivante le monde établi de l'art.

Un artiste singulier est un créateur en général autodidacte, en lien plus ou moins distant avec les circuits de l'Art et ceux de l'expression culturelle établie. Mu par une impérieuse nécessité d'expression intérieure, il utilise des techniques et des moyens souvent originaux. Il crée pourtant pour des destinataires, des spectateurs, des humains dont il imagine que sa création les regarde et les concerne. Un artiste singulier est parfois motivé dans sa création par des situations de vie particulières: marginalité, maladie, handicap, bouleversement affectif. Il attache plus d'importance à répondre, souvent dans l'urgence, à l'élan expressif qui l'anime, qu'aux canons esthétiques de tel ou tel médium, style ou norme sociale.
Il peut être un artiste professionnel vivant une étape-clé de sa vie, qui modifie fortement son processus créateur. Etape dans laquelle il remet en question un certain ordre établi de sa personnalité ainsi que le style de sa création.

Un peu d'histoire ...

1900
Première exposition d’oeuvres de malades mentaux au Bethlem Hospital de Londres
1905
Ouverture du musée de la folie à Villejuif
1907
Marcel Réja publie “L’art des fous”
1915
Ouverture du musée d’art asilaire de la clinique Bel Air Suisse par Charles Ladame
1916
Sigmund Freud publie “Introduction à la psychanalyse”
1919
Début de la collection de Hans Prinzhorn à l’hôpital de Heidelberg (Allemagne). Non loin de là, à Cologne, Max Ernst réunit pour l’exposition DADA des oeuvres de malades mentaux, des dessins d’enfants, des objets d’art primitif et des objets trouvés.
1921
Walter Morgenthaler publie Adolf Wölfi, un aliéné artiste
1922
Hans Prinzhorn publie “Expression de la folie”
1924
Publié à Paris, le premier manifeste du surréalisme prend la défense de l’art des fous
1928
La collection du docteur Marie est présentée dans une galerie d’art à Paris
1945
Jean Dubuffet, invité par l’office national suisse du tourisme, découvre les collections des asiles de Berne, de Genève, et de la prison de Bâle. Le professeur Ladame lui offre quarante dessins. A son retour en France, le peintre propose une première définition de l’Art Brut.
1946
L’hôpital Saint Anne expose les oeuvres de ses patients. La revue Art d’aujourd’hui consacre un dossier à l’événement.
1947
Inauguration de la galerie Chave à Vence. A Paris la galerie René Drouin, place Vendôme, transforme son sous-sol en foyer de l’Art Brut. L’année suivante Dubuffet fonde “La Compagnie de l’Art Brut” dans un bâtiment prêté par les éditions Gallimard. Breton, Paulhan, Ratton et Tapie ratifient la déclaration de 1949 : “rechercher des productions artistiques dues à des personnes obscures, et présentant un caractère spécial d’intervention personnelle, de spontanéité, de liberté à l’égard des conventions et des idées reçues. Attirer l’attention du public sur ces sortes de travaux, en développer le goût et les encourager. ” Une exposition à la galerie René Drouin réunit alors deux cent oeuvres de soixante trois auteurs.
1951
La Collection de l’Art Brut est envoyée chez le peintre Ossorio à East Hampton (USA). En 1952 il la rapporte à Paris, après une exposition chez Cordier & Eckström (New York). Le peintre Kopac en est nommé conservateur. La Compagnie est reconstituée, dans un immeuble acheté par Dubuffet (Paris). Elle compte environ cent membres.
1964
Première parution des Cahiers de l’Art Brut
1967
Exposition de sept cent oeuvres (soixante quinze auteurs) au musée des Arts Décoratifs de Paris. Catalogue préfacé par Dubuffet.
1968
Le Conseil Municipal de Paris refuse de reconnaître la Compagnie de l’Art Brut “d’utilité publique”.
1969
André Malraux obtient le classement “monument historique” du Palais Idéal du Facteur Cheval à Hauterives en Drôme
1971
Dubuffet offre sa collection soit 4104 oeuvres (soit 133 auteurs) à la ville de Lausanne. Cinq ans plus tard la collection installée dans un château du XVIIIe siècle, ouvre au public. Conservateur : Michel Thevoz
1972
Dubuffet propose le terme “d’art hors les normes” pour qualifier les oeuvres presques brutes.
1975
L’Art Brut, de Michel Thevoz est publié chez Skira à Genève.
1978
Alain Bourbonnais et Michel Ragon organisent l’exposition “Les Singuliers de l’Art” au musée d’Art Moderne de la ville de Paris.
1982
Jean Dubuffet choisit le terme de “neuve invention” pour désigner les oeuvres “pas tout à fait brutes” de sa collection.
1983
Ouverture du musée de La Fabuloserie à Dicy
1984
Ouverture du musée de l’Aracine à Neuilly sur Marne
1985
Mort de Jean Dubuffet
1995
Ouverture de l’American Visionary Art Museum de Baltimore.
1996
Ouverture des musées de Zwolle et de Bonnigheim


Alors l'Art singulier...

Chapeautant l’Art brut et tous les labels ultérieurs à ce mot, nous en arrivons à l’Art singulier. Nous partirons, pour essayer de cerner sa définition, d’une phrase de Gérard Sendrey, fondateur du Musée de la Création franche de Bègles, applicable à toutes les formes d’arts :« Personnellement, écrit-il, je me demande ce que pourrait être un art qui ne serait pas singulier, ou qui ne serait pas hors-les-normes ? C’est la nature de l’œuvre artistique d’affirmer sa différence. La création ne peut être banale, ni obéir à des règles. »

On pourrait donc penser que l’expression « Art singulier » soit un pléonasme ! Sauf que cet assemblage a été accepté par le tandem Jean Dubuffet – Alain Bourbonnais pour distinguer, face à des gens ayant la volonté bien définie d’être considérés comme des artistes, une autre catégorie inconsciente d’avoir du talent, et uniquement poussée par le besoin vital d’exprimer son « moi profond » ! Par voie de conséquence, il s’agissait de donner ses lettres de noblesse à un art complètement différent de celui dont tout le monde avait jusqu’alors conscience, conventionnel, issu des écoles, plongé dans la culture et l’officialité, et qu’il est convenu d’appeler « Art contemporain » !
Mais nous devons expliquer pourquoi Alain Bourbonnais ne désignait pas les œuvres qu’il présentait, sous le titre devenu incontournable d’Art brut ? Pourtant, il entrait en scène au moment où l’État français ayant refusé sa Collection, Jean Dubuffet venait d’en faire don à la Suisse, et elle était sur le point de quitter la France pour Lausanne. Et, heureux qu’Alain Bourbonnais, prenne avec son « Atelier Jacob », galerie parisienne qu’il venait d’ouvrir, le relais de cette Collection, il lui avait prêté des œuvres, en particulier celles d’Aloïse Corbaz.
Cette nécessité tenait au fait que Jean Dubuffet avait, dès l’origine, interdit l’utilisation du label « Art brut » pour toutes les œuvres, autres que celles de sa collection, fussent-elles des mêmes créateurs. Et, malgré la complicité très vive née entre les deux hommes, Il fallait à Alain Bourbonnais trouver une nouvelle appellation.

D’ailleurs, très vite ce dernier s’était lui-même mis à prospecter, mais il avait élargi le champ des recherches, en allant dans la campagne, et récoltant non pas des œuvres psychiatriques, mais des œuvres de solitaires, d’inconnus au-delà des limites de leur village. (Où on les considérait d’ailleurs bien souvent comme des fous ; à tout le moins comme des marginaux !) Finalement, ces productions étaient si proches des créations asilaires que Jean Dubuffet lui écrivait : « Je ne m’explique pas comment vous arrivez à dénicher tous les si divers et tous excellents opérateurs qui se retrouvent dans l’orbite de votre atelier Jacob. » Néanmoins, il maintenait sa position, et eu égard à l’exclusivité qu’il exigeait, il fallait redéfinir les œuvres découvertes par Alain Bourbonnais.
Dès le début de l’atelier Jacob, tous deux avaient, avec l’aide de quelques amis concernés par l’Art brut, prospecté de nombreux vocables. Mais le problème s’était vraiment posé dix ans plus tard, en 1983, au moment où Alain Bourbonnais, ayant conscience de ne plus pouvoir, à Paris, élargir le champ de son public, ouvrait à Dicy son musée qu’il appelait La Fabuloserie. Furent alors évoquées les dénominations les plus diverses : Art spontané, Invention hors-les-normes, Art hors-les-normes, Productions extra-culturelles, etc. Roger Cardinal, écrivain d’origine anglaise, avait par ailleurs proposé : Art isolé, Racines de l’Art, Franges de l’Art, Art marginal, etc. D’autres, pris au jeu, avaient pimenté la recherche : le poète André Laude ne suggérait-il pas les Imagitateurs ?
Finalement, Alain Bourbonnais avait, pour résumer la singularité de sa collection, retenu Art hors-les-normes : Il était architecte ; et venait de construire, entre autres monuments, une église à Caen. D’où cette réflexion : « Art hors-les-normes qui sonnait, disait-il, comme la basilique hors les murs ».
Entre temps, en 1978, Alain Bourbonnais et Michel Ragon (écrivain, et critique d’art) avaient été les instigateurs d’une très importante exposition au Musée d’Art moderne de Paris intitulée les Singuliers de l’Art, qui avait connu un succès énorme puisque, en quelques mois, elle avait été visitée par plus de 200 000 personnes.
« Singuliers de l’Art », voilà une autre désignation qui convenait bien à cet Art brut ! Et il existait donc, désormais, pour le définir, deux synonymes : Art hors-les-normes et Singuliers de l’Art.
Seulement, au fil du temps, l’expression s’est inversée ; est passée de l’artiste à la discipline Singuliers de l’Art est devenu Art singulier. Elle est désormais employée soit au singulier l’Art singulier, par opposition à l’Art contemporain ; soit au pluriel les arts singuliers pour essayer d’inclure toutes les nuances apparues depuis la naissance de cette dénomination. À savoir : l’Art immédiat, les Friches de l’Art, La Création franche, l’Art cru, l’art intuitif, l’Art spontané, l’Art médiumnique, l’Art du bord des routes, l’Art insitic (inné), l’Art différencié, l’Art en marche, l’Art en marge. Il y en aurait d’autres, sans qu’il soit vraiment pensable de délimiter leurs spécificités, puisqu’il y a pratiquement autant de démarches que de créateurs.

Mais quelle que soit la variété de toutes ces tendances, elles forment une mouvance porteuse de tant de psychologie, de poésie innée, d’inventivité, qu’elles s’imposent en une esthétique, une universalité dont l’évidence a accompagné la seconde moitié du XXe siècle !

source: http://www.lateliersingulier.fr

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